Portrait : Hito Steyerl © Trevor Paglen, 2018
L'œuvre de Hito Steyerl tire plusieurs fils qui ont trait aux cultures contemporaines de l'image et à la perte progressive, au sein de la recherche filmique et vidéographique, du paradigme indiciel hérité de la photographie. S'y articulent une pratique documentaire réinventée, des environnements déployant un usage expérimental des médias numériques et une importante production d'essais critiques. Les mots et les images de Dziga Vertov, d'Harun Farocki, de Jean-Luc Godard et d'Anne-Marie Miéville, notamment, y donnent matière à penser et à repenser les ressources du "film de faits" et de l'essai filmique. Chez Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, elle puise l'exigence d'un regard sur le présent qui n'omette pas les résonnances croisées du passé et de l'avenir dont tout événement, toute conscience agissante, cristallisent les perspectives. Hannah Arendt, Michel Foucault, Jacques Rancière, Georges Didi-Huberman, entre autres, mais aussi Gayatri Chakravorty Spivak ou Maurizio Lazzarato croisent les Marx Brothers et les Monty Python dans ses réflexions sur les nouvelles formes de la gouvernementalité foucaldienne et les impasses de la représentation politique à l'ère des réseaux dits "sociaux". Les déséquilibres, les injustices et les disparités, à l'échelle locale comme à l'échelle géopolitique, se reflètent encore et toujours, à ses yeux, dans tous les aspects de l'esthétique. "Il n'y a guère de visibilité qui ne soit imprégnée de rapports de force, écrit Steyerl – si bien que nous pouvons presque dire que ce que nous voyons a toujours été prévu par les rapports de force [1]."
En jouant de l'ironie et du burlesque, en accueillant l'accident et la faille, ses œuvres et ses textes n'ont de cesse d'éclairer les angles morts des évolutions brutales de la société. La voix de l'artiste s'y expose et dialogue avec d'autres. Elle est volontiers pensée in situ et s'attache à déplacer les paradigmes de l'exposition dans nombre de manifestations internationales comme la Documenta de Cassel en 2007, la Biennale de Taipei en 2010, les Skupktur Projekte (Münster) en 2017, les Biennales de Venise en 2013, en 2015 (où elle était l'une des quatre artistes à représenter l'Allemagne) et en 2019, enfin, l'Armory Show (New York), la même année.
Le tournant documentaire dans l'Allemagne réunifiée
Depuis le début des années 1990, les films, vidéos et installations de Hito Steyerl abordent l'air du temps avec un humour corrosif, livrant une critique lucide du contrôle rentable accéléré de l'espace public et des données privées. Son travail s'amorce dans le contexte de la réunification allemande et la fin des utopies qu'elle examine à travers un nouveau regard sur l'essai documentaire. Le nationalisme et la recrudescence du racisme et de l'antisémitisme sont l'objet de ses premiers opus, pensés pour la diffusion cinématographique et télévisuelle. Le court-métrage Babenhausen (1997), le long-métrage Die leere Mitte [Le centre vide] (1998) et la série Normality (1999-2001) opèrent le sondage sans concessions d'une société allemande partagée entre l'emprise croissante de la spéculation néo-libérale et le retour des pires fantômes de l'histoire. La béance sans projet laissée par la chute du mur de Berlin dans le centre géographique de la ville, Potsdamer Platz, la banalité des crimes antisémites qui tient lieu de nouvelle "normalité", sont examinés dans des narrations aux strates multiples. La voix off de l'artiste y alterne avec celles d'experts non-académiques – celles et ceux vivant sur le terrain - qu'elle invite à une parole située, élaborant autant de points de vue alternatifs au mutisme des médias.
Sa propre biographie prend le premier plan lorsque, dans November (2004), elle évoque le parcours de son amie d'adolescence Andrea Wolf, jadis l'héroïne du féminisme enjoué de ses premiers courts tournér 8, tuée en Turquie à la suite de son engagement politique armé pour la cause kurde. C'est encore un fil intime qu'elle tire dans Lovely Andrea (2007), pour faire résonner son expérience du bondage lors de ses études au Japon et son constat de l'exploitation incontrôlée de sa propre image dans le circuit lucratif de l'imagerie érotique.
Les "images pauvres" de l'internet
Progressivement, son langage narratif singulier mêle l'essai à la satire, dans un ton direct et décapant. Ses productions transitent du cadre cinématographique à celui du musée et ses écrits sont régulièrement publiés sur e-flux Journal. Sa première installation vidéo, In Free Fall (2009-2010), répond à la crise bancaire de 2008 par un montage vertigineux autour du thème du crash aérien. Films hollywoodiens et démonstrations de sécurité aérienne se télescopent dans un remix énergique, évoquant une perte de tout repère de gravité. Dans son texte In Defense of the Poor Image [En défense de l'image pauvre] (2009), Hito Steyerl annonce ce langage de recyclage d'images trouvées, assumant le piratage, la circulation et le remploi sauvage du film et de la vidéo dans le magma anarchique et inépuisable d'internet. Ce réseau qui détériore les chefs d'œuvre du cinéma est aussi celui qui, selon le rêve de Dziga Vertov, permet de partager les images à l'échelle de la planète. C'est à une politique de diffusion et d'usage des images qu'invite ainsi à réfléchir ce texte, à l'heure où la valeur des images se résume à leur vitesse de propagation. How Not to be Seen. A Fucking Didactic.Mov File (2013) s'attaque à la surveillance aérienne. Hommage aux Monthy Python, l'œuvre prend la forme d'un tutoriel satirique pour devenir invisible. L'artiste y entrelace des images promotionnelles pour des complexes immobiliers de luxe et une chorégraphie potache envisageant une rébellion des pixels contre l'assignation au contrôle qui leur est faite par les images opérationnelles du contrôle de masse.
Par-delà les écrans : le pouvoir des algorithmes
Conjointement à l'évolution de son œuvre vers les formats d'installations en trois dimensions, c'est une mise en question de l'écran lui-même qui se fait jour dans le travail de Hito Steyerl. L'essor invisible des infrastructures numériques qui absorbent et interconnectent tous les champs de l'activité humaine à l'échelle planétaire a bouleversé de manière souterraine les conditions du sensible, de l'intelligible et du politique. Des dispositifs à large échelle sont conçus pour doter la narration d'extensions physiques – environnements construits, assises sous forme d'improbables props à la libre disposition du public - renvoyant de manière sensible à l'espace réel et aux interactions sociales qu'il implique. Liquidity Inc. (2014), qui ironise sur la dérégulation mondialisée des flux financiers via le format de la prévision météo, accueille ainsi les spectateurs et les spectatrices sur une vague qui s'élève au-dessus de l'horizon de l'image, recouverte d'un tapis de judo, parsemée de bouées de sauvetage auxquelles s'arrimer. Hell Yeah We Fuck Die (2016) a pour protagonistes des robots androïdes, héros ambivalents de la science-fiction devenus les agents de l'intelligence artificielle à l'ère du numérique. L'installation prend la forme d'un parkour, les écrans vidéo sont fichés dans un méandre de tuyauteries et de tôles de de chantier composant un paysage allégorique de la survie comme saut d'obstacle sous constante évaluation. Ces réseaux tubulaires servant de support aux images deviendront une figure récurrente des pièces récentes de Hito Steyerl, une manière de pointer du doigt les structures invisibles qui se cachent derrière la surface lisse et hypnotique des écrans.
Si Hito Steyerl emploie les technologies les plus récentes, c'est pour mieux questionner leur pouvoir d'emprise sur le public et leur capacité à refaçonneière souterraine ce qui tient lieu de "réel". Dotées d'une forte charge d'ironie, ses œuvres livrent un persiflage corrosif des dérives de la surveillance globale et de la réduction du monde à un centre de données aux mains du plus offrant.
Attentive au devenir des institutions d'État, Hito Steyerl aborde sous plus d'un angle l'action croissante des multinationales dans l'ensemble de la sphère sociale et de l'espace public. Le pouvoir politique et économique exercé via les algorithmes est désormais au cœur de cette réflexion, développée dans une série d'œuvres récentes. Dans Power Plants et This is the Future (2018), l'artiste interroge les logiciels de modélisation qui, anticipant l'avenir sur la base de données existantes, se réduisent à prédire, en grande partie, une répétition de ce qui a déjà eu lieu. L'application de réalité augmentée qui prolonge l'installation vidéo déroule des textes multilingues dédiés aux facultés magiques des plantes qui, dans un futur proche, pourraient constituer un contre-pouvoir. Dans The City of Broken Windows (2019), l'artiste donne à réfléchir sur l'élaboration d'algorithmes par des compagnies privées qui, sensées prévenir la criminalité, échafaudent un monde en forme de cloche étanche sous capteurs, où tout mouvement devient un suspect pour la technique.
Musées et épidémie de danse à l'ère de la simulation sociale
L'installation SocialSim, accompagnée des applications de réalité virtuelle Dance Mania et Rebellion, créées à l'occasion de cette exposition, mènent cette réflexion vers une nouvelle dimension. Hito Steyerl s'intéresse ici plus spécifiquement aux programmes de simulation sociale, qui s'attachent à étudier et à prédire les comportements des individus au sein d'une collectivité et à modéliser les interactions de masse. La vidéo tourne autour d'un "chef d'œuvre disparu" – le Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci, qui a défrayé la chronique en battant le record de la peinture "la plus chère du monde", en 2017. Sa recherche mène dans un musée imaginaire, "the museum of self-evolving art works" [le musée des œuvres qui évoluent par elles-mêmes]. Dans ce musée du futur – peut-être déjà en partie présent – la flambée spéculative du marché de l'art, les assauts du nationalisme identitaire et la chute des subventions publiques allouées aux lieux culturels ont conduit les œuvres à prendre en main leur propre destin dans le chaos dérégulé du néo-libéralisme sauvage, tandis que l'humanité apparaît livrée aux algorithmes gestionnaires d'une crise sans fin. Il s'avère que le nouveau Salvator Mundi est le "deus ex-machina", l'intelligence artificielle elle-même qui s'est emparée des outils de la simulation sociale pour diriger le monde.
Les applications Dance Mania et Rebellion s'inspirent en cela de ce que la pandémie mondiale de 2020-2021 a révélé d'une perte généralisée de toute maîtrise des individus sur leur environnement. Avec l'humour grinçant propre à Hito Steyerl, elles modélisent une infection d'un autre genre : le retour des chorémanies du Moyen Âge, ces danses collectives irrépressibles soutenues sur les places publiques, jusqu'à l'épuisement, où certains historiens ont vu des manifestations de détresse des populations précarisées. Ce retournement carnavalesque face aux impasses sociales ne livre ni jugement ni réponse. Comme toujours dans l'œuvre de Hito Steyerl, la fiction est un détour pour mieux ouvrir les yeux sur le présent, mettre les sens et la pensée en éveil.
Dans ces œuvres comme dans les vidéo-conférences telles que Is the Museum a Battlefield (2013) ou Duty Free Art (2015) Hito Steyerl réactualise et nuance les outils de la critique institutionnelle, à l'aune de la prolifération des musées internationaux comme nouvelles "sociétés-écrans" de régimes autoritaires. Son regard sur les devenirs fragilisés de l'histoire et demoire est informé autant par la prédation spéculative des multinationales que par l'emploi généralisé des armes intelligentes dans des conflits enlisés et de plus en plus invisibles à l'ombre des nouvelles formes de despotisme qui ont vu le jour au XXIe siècle. Peu d'auteur•e•s ont su, comme elle, mettre au jour les dérives liées aux expressions de "l'art contemporain", dont Steyerl éclaire l'aspect de construction fictionnelle participant activement – et de manière croissante – à masquer les réalités sociales, économiques et idéologiques pour mieux mettre en musique les valeurs de l'ultra-libéralisme. Les narrations disruptives de Steyerl assument tout à la fois les traits du conte, de la fable, du rapport d'investigation et de l'étude critique. Elles puisent dans les débats artistiques de l'avant-garde russe – du temps où les artistes les plus radicaux furent invités à repenser les académies, les musées et toutes les institutions artistiques – une relation imaginative aux césures profondes du temps. Une capacité à aller au-devant des transformations les plus brutales de l'environnement humain produites par la technique afin d'ouvrir un espace de jeu et, peut-être, d'en renverser les termes. Dans son texte In Free Fall [En chute libre], elle suggère que l'expérience subie d'une chute libre devenue permanente, avec le constat que "l'endroit vers lequel nous chutons n'est plus ni fondé ni stable [2]", peut être aussi appréhendée en ce qu'elle a de libérateur. Au moment où se dissolvent les repères et les méthodes pour appréhender le monde tel qu'on croit le connaître, dit-elle, de nouvelles perspectives s'ouvrent et de nouveaux outils se créent, permettant des formations en mouvement permanent.
Née à Munich en 1966, Hito Steyerl a étudié au Japan Institute of the Moving Image (anciennement Yokohama Broadcasting Technical School, fondée en 1975 par Shohei Imamura), puis à l'université de la télévision et du film de Munich avant de soutenir une thèse en philosophie à l'académie des beaux-arts de Vienne (2003). Elle vit à Berlin, où elle enseigne le New Media Art à l'université des arts de Berlin et a fondé le Research Center for Proxy Politics (avec Vera Tollmann et Boaz Levin). Plusieurs expositions monographiques d'importance lui ont été consacrées, entre autres, au Neuer Berliner Kunstverein (2009), The Art Institute of Chicago (2012), au Van Abbe Museum, Eindhoven (2014), au Museo nacional Centro de Arte Arte Reina Sofia (Madrid, 2015), au Museum of Contemporary Art (Los Angeles, 2016), Castello di Rivoli (Turin, 2018), à The Art Gallery of Ontario (2019). En 2020-2021, le Centre Pompidou lui a consacré, conjointement au K21 de Düsseldorf, l'exposition "Hito Steyerl : I Will Survive – Espaces physiques et virtuels".
Marcella Lista
Septembre 2020
[1] Hito Steyerl, "Documentarisme et politique de la vérité", dans Florian Ebner et Marcella Lista (dir.), Hito Steyerl : Formations en mouvement. Textes choisis, Paris, Leipzig, Édition du Centre Pompidou, Spektor Books, 2021, p. 324.
[2] Hito Steyerl, "En chute libre. Expérience de pensée sur la perspective verticale", dans Ibid., p. 68.